jeudi 5 mai 2011

Comment fabrique-t-on l'obscène ? Point de vue de Christophe REYNERS

Par Guillermo KOZLOWSKI du CESEP

Centre Socialiste d'Éducation Permanente
rue de Charleroi, 47
1400 Nivelles

tel : 067/21.94.68

Site : http://www.cesep.be/

Dossier disponible : ICI

Pour répondre la question posée par Claire Frédéric : " Quand les pratiques du formateur, du travailleur social, de l'animateur socioculturel sont-elles ou deviennent-elles obscènes ? ", nous ferons un détour avant d'y répondre.
Dans ses propos, il y a une interrogation récurrente sur la pornographie. Ce sera donc notre point de départ, non pour savoir si les films pornos sont obscènes, s'ils sont mauvais ou pas mais plutôt comment les fabrique-t-on ?. Il s'agira du sujet central de l'entretien avec CHRISTOPHE REYNER. Ce sujet sera aussi abordé lors du deuxième entretien avec GUILLAUME ISTACE d'un point de vue plus historique, sur l'évolution du porno. L'entretien avec MIGUEL BENASAYAG aborde le travail social. Il amorce le retour vers des terres plus familières. Nous espérons que ce retour sera riche d'une nouvelle problématique qui émerge des deux autres entretiens. Celle de la transparence, de la volonté de tout montrer, des moyens qu'on met en oeuvre pour la réaliser, ses stratégies, et ses évolutions dans l'exemple de la pornographie.


ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE REYNERS :

Christophe Reyners a fait des études en réalisation à l'INSAS. Réalisateur aujourd'hui, il travaille depuis 15 ans à la RTBF, notamment à l'émission l'Hebdo pendant 10 ans et à Actuel durant 2 ans et depuis 3 ans à C'est la vie. Parallèlement, il réalise des films documentaires. Pour la RTBF, il a notamment réalisé Le Pornographe, un documentaire qui suit la réalisation d'un film X.

GK : Comment t'est venue l'idée du Pornographe ?

CR : Je me suis dit que le film serait intéressant si on pouvait suivre du début de la fabrication d'un film jusqu'à la fin. Le casting, le tournage, puis l'après. J'ai rencontré Michel, un réalisateur professionnel, ce qui est rare en Belgique. Il y a beaucoup de gars qui filment leurs copines mais
peu qui vivent de ça. J'ai sympathisé avec Michel. On a été ensemble au Salon de l'érotisme, on y a rencontré quelques acteurs et j'ai tout de suite vu qu'il était possible de tourner. Il fallait que Michel soit intéressant, mais aussi que les acteurs soient d'accord de tourner dans le film. C'est pour ça que j'ai choisi Michel et on a tourné sur la longueur. ( le tournage a pris 1 an)
Le portrait de Michel va être le fil conducteur pour raconter toute l'histoire du début de la fabrication du film jusqu'à la fin. Et ce à travers Michel. J'allais donc forcément être tributaire de ce que, lui, allait faire. La manière dont il allait filmer, la manière dont il allait
tourner et où il allait tourner...

GK : Bien, je te propose d'utiliser nous aussi l'ordre chronologique du tournage de Michel. Par quoi commence-t-il ?

CR : Il existe un cahier des charges pour chaque film : il doit tourner souvent 5 ou 6 scènes pour un film d'une heure/ une heure et demie. Tout dépend du timing. Donc, à ce moment-là, on lui
dit : " tu as telle somme pour faire ce film ".

GK : J'aimerais passer maintenant au casting.

CR : S'il veut gagner de l'argent en tant que réalisateur/producteur, il doit faire travailler les gens pour le moins cher possible. Donc, il fait appel à des amateurs. Des amateurs qui en
général, ont comme fantasme de tourner un film. Parmi ces amateurs, certains veulent tourner une fois. D'autres sont plus réguliers. Il les paye. Pour ainsi dire, il les défraye un peu. Certains ne sont même pas payés. Par exemple, les hommes ne sont pas payés. C'est
ça qui m'a intéressé. De plus, et c'est intéressant aussi, pour le casting, à la grande différence
d'un film traditionnel, on ne fait pas appel à la photogénie - bien que Michel tire quelques photos. C'est surtout la liste de ce qu'ils acceptent ou refusent qui importe. Le vrai casting c'est :
Acceptent-ils la fellation, la double pénétration, " l'anale ", etc. Il va mettre la personne sur tel ou tel film en fonction de ces dispositions.

GK : L'image commune veut qu'il choisisse des actrices" parce qu'elles ont des gros seins ". Mais, ce n'est pas du tout ça qui se passe...

CR : Non. Même si certaines tournent régulièrement, il est surtout important de montrer des filles différentes d'un film à l'autre. Les filles doivent aussi être de gabarits différents. Donc, il
ne se focalisera pas sur " des blondes à gros seins ". Il y a aussi un certain rapport qualité/prix: elles doivent être pas trop mal et pas trop chères. De plus, elles doivent être disposées à faire des trucs particuliers, parce que ce qu'il faut savoir c'est, qu'aujourd'hui ce qui marche c'est les films spécialisés. Çà, ça se vend! De simples films pornos, il y en a plein sur Internet mais on y trouve moins de films spécialisés, par exemple en SM très particulier, ou avec des femmes enceintes, " l'uro "... Michel était payé par des boîtes allemandes qui voulaient ce type de films. Donc, les gens deviennent intéressants dès qu'ils acceptent ces scènes. Bien plus que le physique, c'est l'acte qu'ils acceptent de pratiquer qui compte.

GK : Et au niveau du tournage ?

CR : C'est très plat. La lumière est à fond et il faut aller vite parce qu'ils tournent plusieurs scènes dans la journée. Les comédiens ne se sont peut-être jamais vus auparavant. Michel dit : " toi, tu vas tourner une scène maintenant avec cette fille. La table est là, tu la prends comme ça, puis tu la prends par derrière, etc.. etc.. " Dès qu'il y a une éjaculation, il faut que ce soit dans la bouche donc là, il faut qu'elle ouvre la bouche. Voilà on y va... Et hop, ils se déshabillent et ils y vont directement. C'est très étonnant, d'habitude c'est dans l'intimité, lentement et avec quelqu'un que tu connais depuis longtemps. Là, c'est ultra rapide, ils sont dans l'action directement avec quelqu'un qu'ils ne connaissent pas forcément. Forcément, il y en a qui s'aident un peu pour avoir des érections, le plus compliqué c'est que l'acteur ait une érection.

GK : Revenons un peu sur cette histoire de lumière, pourquoi toujours à fond ?

CR : Parce qu'il faut qu'on voie et qu'on voie bien les choses. De plus, le chef opérateur n'est pas bon, il a plus facile à mettre " plein pot " plutôt qu'à jouer avec les ombres. Ils doivent
faire en sorte qu'on voie les choses. Qu'on voie bien les membres et en même temps, ils doivent éclairer. Si tu commences à jouer avec des ombres, tu risques de louper tout. Si tu mets " plein pot ", c'est plus facile.

GK : Ça a un côté salle d'opération...

CR : Voilà. Ensuite, ils rentabilisent en gagnant du temps. Michel rentabilisait en tournant dans la maison 3 jours; il tournait dans toutes les pièces pour avoir un décor différent. Et il faisait 3
films sur 3 jours. Un film par jour. Donc, il faut que ça aille vite. Si tu commences à jouer avec la lumière, éclairer, etc. Voilà...

GK : Et les décors ?

CR : Il doit essayer d'avoir des décors différents à chaque fois. Il y a quelque temps, ils tournaient dans un château qu'ils louaient. Maintenant, ils tournent dans une maison de vacances, dans des gites. Donc, il fera une scène dans la salle de bains, une scène dans la cuisine, une scène dans un coin du salon, une autre dans un autre coin... Il va exploiter au maximum les moindres recoins de ce petit décor... qui n'est pas un décor extraordinaire.

GK : Il aura des plans très serrés ?

CR : Non, pas forcément, mais de toute façon, ça devient serré quand même, parce que tu t'intéresses à des éléments proches. Si tu cadres un coin où il n'y a pas de références, tu peux avoir des ambiances différentes.

GK : Les cadrages, le point de vue ?

CR : Il ne se pose pas la question du point de vue, je pense... Parce qu'il essaye d'être assez proche pour qu'on sente bien, pour qu'on voie bien les sensations. Il existe par contre des films, appelés POV (point of view) où l'acteur est aussi cameraman. Il se filme lui-même en train d'avoir une relation sexuelle. Et la fille regarde la caméra tout le temps. Le spectateur se trouve à la place de l'acteur. Sinon les films pornos n'ont pas de réel souci de point de vue d'analyse, etc.. C'est de la rentabilité ; un plan large suit un plan serré, un peu de visage et beaucoup d'organes.

GK : Le montage ?

CR : C'est très classique. Très basique. Un plan large/un plan serré. En fait... La principale préoccupation du tournage est que l'acteur bande. C'est l'angoisse totale. Tout doit s'arrêter s'il ne bande pas. Ils doivent tout arrêter. Le reste, on peut toujours s'arranger, mais s'ils
ne bandent pas : ça se voit.

GK : Le porno a une réputation de genre sulfureux. Mais quand on regarde ton film, ce n'est pas du tout ça...

CR : Non, non. C'est le montage, la musique qui fait ça. Dans ce tournage, on avait plutôt une bande de copains, c'était plutôt sympa. Très plat, il n'y avait pas beaucoup de poésie.Le fantasme,
pour eux, c'est surtout de voir le film, d'être filmés. Le fantasme c'est pas du tout la femme, qu'ils sont en train de sauter ou le mec qui... C'est pas du tout ça qui les fait fantasmer. Ce qui
les fait fantasmer, c'est la caméra, c'est de voir la caméra et surtout d'imaginer le nombre de gens qui vont voir le film. Le reste, non! La maison dans laquelle ils sont, non. La lumière non. La partenaire, ils s'en foutent. A priori, c'est ce que j'ai vu.

GK : Il y a une sorte de fierté d'être vu, dans ton reportage, il n'y a aucun comédien qui dit y être pour le sexe ou pour l'argent.

CR : Ils ne touchent quasiment pas d'argent. Le sexe, c'est pas terrible pour eux parce que c'est plein de lumières, ils doivent le faire rapidement, industriellement... Non, c'est vraiment
l'idée d'être dans un film, d'être vu. Mais ce n'est que leur expérience, d'après ce tournage-ci.

GK : Ils parlent d'une évolution du porno...

CR : Le porno devient de plus en plus " hard ". Est-ce-que ça correspond à une sexualité plus " hard " chez les gens ? Je ne sais pas. Peut-être pas. Par contre, pour vendre un film, il faut qu'il
soit très dur car les histoires simples, il y en a déjà beaucoup et elle sont très faciles à trouver. Il faut donc être très spécialisé.

GK : Très " hard " et très spécialisé...

CR : Voilà.

GK : Pour finir. Toi, tu as fait un film sur le porno. Quels ont été tes choix de réalisateur? Quels choix ont guidé ta réalisation ?

CR : Moi, ce qui m'intéresse, sur le porno ou sur autre chose, c'est d'être proche des gens, d'essayer de les découvrir. Au niveau du porno, on a filmé classiquement tout le début du film,
les casting etc... Sur le tournage du film lui-même, comme on avait une bonne complicité avec tout le monde, on a pu être proche. La caméra de la RTBF était quasi tout le temps à côté de celle du réalisateur, ce qui permettait d'être au coeur de l'action mais aussi de suivre Michel et pouvoir interroger les gens tout de suite. Ils finissent une scène: " Qu'est-ce qu'ils ressentent ". Ils vont commencer une scène: " Comment ça va se passer? ". Tout le temps. Tout le temps.
En même temps, il y avait un challenge. Le cameraman (il est très bon) était obligé de faire ressentir les choses en étant tout près et tout en montrant le moins possible. Donc, le son était très important, le son off dit tout. On a filmé classiquement, sauf, qu'on ne voulait pas montrer trop de nudité et surtout pas de pénétrations.

Propos recueillis par

Guillermo KOZLOWSKI



Revue du presse du "Pornographe" :
- La Libre Belgique
- Le Soir
- TéléMoustique

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